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Charles Peloye Essais
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Essai IV · Inédit

De la nécessité de chercher ensemble

Par Charles Peloye

À paraître dans Antithèse · 12 min de lecture

Dans une salle simple, des personnes de tous âges sont assises autour d’une table couverte d’une nappe rouge, carnets ouverts, et écoutent une femme qui parle.
Illustration réalisée avec une IA générative.

La brutalisation et la simplification des débats sont aujourd’hui constatées par bon nombre d’entre nous. La nuance, autrefois vertu de l’esprit, a progressivement disparu d’une grande partie de l’espace public. Cette disparition a été largement favorisée par le développement des médias d’opinion et des algorithmes. Bien qu’elle profite à certains intérêts, elle n’a rien d’une fatalité.

La bipolarisation des opinions

Chacun fait quotidiennement l’expérience de la dualité imposée à nos opinions. Sur nos téléphones, l’approche binaire prédomine : « liker » ou non, partager ou ignorer, répondre à un sondage à deux choix. À la télévision, les chaînes d’information en continu captent souvent l’audience en réunissant sur un plateau un panel d’éditorialistes d’accord entre eux, confortant le spectateur dans ses positions. C’est une pure expression de ce que le Britannique Peter Wason a mis en évidence dans les années 1960 sous le nom de « biais de confirmation ». À l’inverse, la « dissonance cognitive » traduit ce que la contradiction peut avoir d’inconfortable pour l’esprit humain. Les réseaux sociaux jouent sur ces deux ressorts et favorisent ce qui fait réagir, dans un sens comme dans l’autre, le but premier étant de susciter une réaction instinctive, voire brutale. Ces dispositifs ne sont pas programmés pour qu’on puisse dire « ça dépend », « je ne sais pas » ou « vous avez peut-être raison sur ce point ».

Cette absence de nuance s’appuie sur des mécanismes psychologiques bien documentés. En 2021, dans une étude publiée par la revue PNAS, une équipe de Cambridge a analysé plus de 2,7 millions de publications Facebook et Twitter de médias et d’élus américains. Chaque mot désignant le camp adverse augmentait de 67 % les chances qu’un message soit partagé. La même année, dans la revue Science Advances, des chercheurs de Yale ont suivi plus de 7 000 utilisateurs de Twitter. Ceux dont les messages indignés recevaient le plus de « likes » exprimaient ensuite davantage d’indignation. Le « like » agit comme une récompense, et chacun apprend peu à peu ce qu’il lui rapporte. Le débat public finit ainsi par prendre la forme des outils qui le portent.

La simplification et la polarisation ne se sont pas imposées par hasard. Elles ont leur propre histoire et servent des intérêts bien précis. Comprendre comment elles se sont installées permet aussi d’entrevoir comment en sortir.

Bernays, ou la fabrique de l’opinion

La pensée d’Edward Bernays (1891-1995) mérite à ce titre que l’on s’y attarde. Neveu de Sigmund Freud, il est considéré comme le père des relations publiques. En publiant Propaganda en 1928 (traduit en français aux éditions Zones en 2007), il devient l’un des premiers à théoriser l’application de la psychologie des foules et de la psychanalyse à la persuasion de masse : « La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre d’engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donné la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. […] La propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible. »

Pendant la Première Guerre mondiale, Bernays travaille pour le Committee on Public Information, chargé par le président Wilson de convaincre les Américains de soutenir l’entrée en guerre de leur pays. Cette campagne est restée un modèle du genre. Dirigé par le journaliste George Creel, le comité inonde le pays d’affiches, de brochures et de films, et mobilise soixante-quinze mille orateurs bénévoles, les « Four Minute Men », chargés de prononcer de courts discours dans les salles de cinéma. Ces messages évitent soigneusement la réalité macabre des tranchées. Au contraire, ils parlent de devoir patriotique et de croisade destinée, selon la formule du président Wilson, à rendre le monde sûr pour la démocratie. Les emprunts de guerre, les Liberty Bonds, sont vendus aux Américains à la fois comme un acte patriotique et comme un placement sûr. Le citoyen est ainsi invité à participer à la guerre et à y trouver son intérêt plutôt qu’à en mesurer les conséquences. Dans le même temps, la contestation est réprimée, et le socialiste Eugene Debs est condamné en 1918 à dix ans de prison pour avoir prononcé à Canton, dans l’Ohio, un discours contre la guerre. Il ne reste alors que deux positions possibles, soutenir la guerre ou passer pour un traître. Cela constitue un exemple précurseur de l’art de créer des oppositions dogmatiques en démocratie. Creel racontera plus tard cette expérience dans un livre au titre révélateur, How We Advertised America, que l’on pourrait traduire par « Comment nous avons fait la publicité de l’Amérique ».

Il met par la suite ces méthodes novatrices au service des entreprises et des responsables politiques. En 1929, pour l’American Tobacco Company, il fait défiler à New York de jeunes femmes cigarette à la main, présentées comme des « flambeaux de la liberté », levant ainsi le tabou qui empêchait les femmes de fumer en public et ouvrant le marché à une nouvelle clientèle. Au début des années 1950, il mène pour la United Fruit Company une campagne qui présente le gouvernement du Guatemala comme une menace communiste, peu avant le coup d’État soutenu par la CIA en 1954.

On associe volontiers la propagande aux régimes totalitaires, alors que ses méthodes modernes ont été mises au point dans une démocratie libérale, celle des États-Unis. Pire encore, Bernays raconte dans ses mémoires avoir appris en 1933 que Goebbels se servait de l’un de ses livres pour orchestrer sa campagne contre les Juifs d’Allemagne. Le mot était pourtant suspect dès la fin de la guerre. En 1920, Creel expliquait déjà que son comité l’avait évité, parce que les Allemands l’avaient associé à la tromperie. C’est lorsque le terme de propagande est devenu infréquentable que Bernays l’a remplacé par celui de relations publiques.

L’émotion devenue marchandise

Bernays avait au moins le mérite de la franchise. Il assumait même publiquement des méthodes qu’il nommerait en 1947 « The Engineering of Consent » (l’ingénierie du consentement). Le capitalisme encadre aujourd’hui la quasi-totalité de notre existence, et il a offert à la persuasion des moyens qu’aucun pouvoir n’avait eus dans l’histoire. À l’époque de Bernays, la presse de masse, la radio et le cinéma permettaient déjà de diffuser une idée dans tout un pays en quelques jours. À l’ère numérique, la diffusion est devenue quasi instantanée, et elle atteint chacun individuellement.

Près d’un siècle après la parution de Propaganda, la sociologue Eva Illouz montre dans Le futur des émotions (Gallimard, 2026) que le capitalisme technologique a repris ce projet par d’autres moyens. On pense communément que les applications et les algorithmes nous éloignent de nos émotions. Elle soutient l’exact opposé : nous vivons une période d’« émotionnalisation » sans précédent du capitalisme, dans laquelle nos émotions, gratuitement cédées, deviennent une matière première, et donc une marchandise. Pour en tirer profit, les plateformes captent notre attention, observent nos réactions et s’efforcent de les influencer. L’engagement émotionnel est ainsi produit, mesuré puis transformé en revenu. Apparaît alors le paradoxe d’une société qui survalorise les émotions mais où l’on s’écoute de moins en moins.

Toutes les émotions n’ont pas la même valeur dans ce système. L’indignation, la peur ou la colère font réagir plus vite et plus fort qu’une réflexion approfondie. Les études citées plus haut le montrent : un contenu qui oppose frontalement deux camps suscite davantage de commentaires, de partages et donc de temps passé devant l’écran qu’un texte qui appelle au dialogue. La nuance reste possible, mais elle rapporte moins, et un système qui cherche avant tout à maximiser l’engagement finit par la rendre invisible.

Cela mérite toutefois d’être nuancé. Pendant l’élection présidentielle américaine de 2020, des chercheurs ont mené avec Meta plusieurs expériences sur Facebook et Instagram, publiées en 2023. Dans la revue Science, l’équipe d’Andrew Guess, de l’université de Princeton, a montré que remplacer l’algorithme par un simple fil chronologique pendant trois mois ne modifiait sensiblement ni les opinions politiques des utilisateurs ni leur degré de polarisation. Dans la revue Nature, l’équipe de Brendan Nyhan a réduit d’environ un tiers les contenus issus de leur propre camp chez plus de 23 000 utilisateurs, sans effet mesurable sur leurs opinions. Les plateformes ne fabriquent donc pas directement nos opinions. Elles décident en revanche de ce qui est visible, et donnent l’image d’une société plus divisée qu’elle ne l’est. Illouz va jusqu’à évoquer le risque d’une rupture avec la réalité, où l’on réagit à des représentations du réel plutôt qu’au réel lui-même.

À la différence de l’époque de Bernays, ce système n’a plus besoin de manipulateur. Il fonctionne parce que chacun y tient son rôle sans se sentir responsable de l’ensemble.

La dilution de la responsabilité

Comment un tel système peut-il durer sans que personne ne cherche à l’arrêter ? Le psychologue américain Stanley Milgram a apporté au début des années 1960 une réponse troublante. Il avait conçu ses expériences pour comprendre comment des hommes ordinaires avaient pu participer à la Shoah, l’année même du procès d’Eichmann à Jérusalem. À l’université de Yale, des volontaires étaient recrutés pour une étude scientifique dont ils ignoraient la véritable finalité. Dans ce cadre, ils devaient, sous le contrôle d’un expérimentateur en blouse grise, infliger des décharges électriques de plus en plus fortes à un autre participant chaque fois qu’il répondait mal aux questions qu’ils lui posaient. Les décharges étaient fictives et la victime était un acteur, mais les volontaires l’ignoraient. Dans la version la plus connue de l’expérience, près des deux tiers d’entre eux sont allés jusqu’à la décharge maximale, malgré les cris de douleur que simulait l’acteur, simplement parce qu’un chercheur leur demandait de continuer.

Dans une variante, le volontaire se contentait de lire les questions pendant qu’un autre participant actionnait le générateur, et 37 sur 40 sont alors allés jusqu’au bout. Plus on est un simple maillon, plus il est facile d’aller loin.

Milgram a appelé ce phénomène l’état agentique. Lorsqu’une personne se considère comme l’agent d’une autorité, elle cesse de se sentir responsable de ses actes et s’attache seulement à bien exécuter ce qu’on attend d’elle. Il en tirait une conclusion inquiétante : des hommes ordinaires, sans aucune hostilité particulière, peuvent devenir les rouages d’une entreprise destructrice. Il suffit parfois de quelques changements dans les titres des journaux ou d’un ordre venu d’un supérieur pour les amener à tuer sans grande difficulté.

Henri Verneuil a porté cette expérience à l’écran en 1979 dans I comme Icare, qui transpose dans un pays imaginaire l’assassinat de John F. Kennedy et l’enquête qui l’a suivi. Dans une scène restée célèbre, le procureur Volney, incarné par Yves Montand, en déduit : « Ce qui signifie que dans un pays civilisé, démocratique et libéral, les deux tiers de la population sont capables d’exécuter n’importe quel ordre venant d’une autorité supérieure. » Le professeur Naggara, joué par Roger Planchon, conclut sobrement : « À tous les maillons de la chaîne, on a rendu l’obéissance confortable. »

Le débat public fonctionne aujourd’hui selon une logique comparable, à ceci près que l’autorité n’a plus de visage et que les maillons se sont multipliés. Le journaliste choisit le titre qui suscitera le plus de clics, le responsable politique cherche la phrase qui sera reprise, la plateforme met en avant ce qui retient l’attention, l’annonceur paie pour cette attention, et chacun de nous partage ce qui l’indigne. Chacun obéit à l’indicateur qui le concerne et peut se dire qu’il ne fait que son travail. Personne n’a décidé que le débat se réduirait au pour ou contre, et pourtant tout le monde y contribue. On retrouve ici la logique d’optimisation dont parlait un précédent article, où un indicateur, ici l’engagement, finit par tenir lieu de jugement.

L’attention comme générosité

Dans ce contexte, la nuance a mauvaise réputation. On la confond volontiers avec la tiédeur, l’hésitation ou le manque de courage. Être nuancé consiste pourtant à accepter que l’autre puisse avoir raison sur un point, à prendre le temps de comprendre ce qu’il dit vraiment avant de lui répondre, et à reconnaître que la réalité se laisse rarement enfermer dans deux positions opposées.

Cela demande un effort. Le psychologue américain Leon Festinger a théorisé en 1957 le concept de « dissonance cognitive » évoqué plus haut. Il a montré que nous cherchons spontanément à faire cesser le sentiment d’inconfort que provoque la contradiction, souvent en disqualifiant l’information qui dérange plutôt qu’en révisant notre jugement. Il faudrait au contraire accueillir cet inconfort comme le signe que l’autre a peut-être quelque chose à nous apprendre.

En 1942, dans une lettre au poète Joë Bousquet, la philosophe Simone Weil écrivait : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Cette phrase prend aujourd’hui un relief particulier. Notre attention est devenue une ressource que l’on capte, que l’on mesure et que l’on revend, alors que Weil la décrivait comme un don que l’on fait à quelqu’un. Écouter réellement son interlocuteur et considérer son propos plutôt que de chercher l’argument qui le fera taire revient à faire exactement ce que le système décrit plus haut rend difficile.

La nuance relève donc moins d’une technique d’argumentation que d’une forme de respect. Elle suppose de voir en celui qui ne pense pas comme nous un interlocuteur légitime plutôt qu’un adversaire, et c’est sans doute ce qui la rend aujourd’hui si rare.

Elle implique aussi de faire preuve d’empathie et de considérer sincèrement les affects de notre interlocuteur, même lorsque nous ne les partageons pas. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les idées se valent. Le cadre moral d’une société équilibrée est justement le fruit de ses échanges et de ses délibérations collectives. La rigueur morale et intellectuelle que demande la nuance peut sembler inatteignable, mais il faut accepter humblement que nous puissions nous en écarter par moments, et que cela constitue une part de notre humanité.

Retrouver le politique

Reste à savoir comment retrouver cette attention dans le débat collectif. Bruno Latour en a proposé une piste, dont il fait le récit dans Conversation avec Bruno Latour, un livre d’entretiens avec Éric Fottorino et François Vey paru chez Autrement en 2024. Il y revient sur une expérience inspirée des cahiers de doléances de 1789. À la veille de la Révolution, les Français avaient été invités à consigner leurs difficultés et leurs attentes avant que l’on débatte de l’avenir du pays. Latour a repris ce geste avec des groupes d’habitants, en leur demandant de décrire leur quotidien et ce dont ils dépendent concrètement plutôt que de défendre leurs idées.

Selon lui, cela suppose de se détourner de la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui : « Retrouver le politique demande du temps. Et paradoxalement, pour cela même, il faut contrecarrer la discussion politique, car cette forme d’expression est maintenant en fin de course. Si on n’y prend pas garde, on se retrouve dans une espèce d’indignation, avec des injures ou des demandes qui sont adressées à un État qui n’est pas réel. »

L’intérêt de cette démarche est qu’elle produit de la nuance sans avoir besoin de la réclamer. Quand chacun décrit sa situation réelle, son travail, son logement, ses trajets, ce dont il ne pourrait pas se passer, les positions tranchées perdent de leur force. Il devient difficile de réduire une vie à un camp. On découvre des intérêts communs là où l’on ne voyait que des oppositions, et des désaccords précis là où l’on ne voyait que des blocs.

C’est peut-être là que se trouve la réponse à la logique décrite par Bernays et par Illouz. Tout nous pousse à réagir à des opinions, à des images et à des slogans. La nuance ne consiste pas à renoncer au désaccord, mais à refuser que le désaccord nous dispense de comprendre. Revenir au réel, prendre le temps de le décrire et accorder à l’autre l’attention dont parlait Simone Weil, c’est sortir de ce jeu. C’est à cette condition que le débat pourra devenir ce qu’il devrait toujours être, une manière de chercher ensemble.